Alors je veux t'écrire encore de peur que tu ne partes. Rien ne remplit plus ma vie, si ce n'est ce tout petit bout de planète où tu es le seul passant. Je vais te dire les étoiles mourantes et les vents cinglants qui se heurtent aux battants de mon triste manoir. Je suis reine d'un sombre empire que la solitude comble à défaut de sujets. Le jardin est macabre pourtant je l'aime. Je bénis ces ronces qui rongent les ramparts lézardés par le temps qui n'arrête jamais sa guerre. Sur l'étang, autrefois fleurissant de nénuphars, s'agglutine une couverture d'algues nauséabondes. Dans les anciens parterres, de frêles roses rouges se hissent pour chercher un rayon de lumière trop rare. Quand on regarde distraitement, il apparaît comme un jardin éclaboussé de gouttes de sang. Le sang des roses est d'un rouge atroce. La glycine est toujours plus chagrine et ploie sous la peine de l'abandon. Si je devais choisir une phrase résumant le tableau que j'ai sous les yeux, ce serait celle-ci: la vie a fui loin d'ici.
Autrefois, je riais. Autrefois, j'affichais des couleurs extravagantes. Aujourd'hui, j'affectionne le noir. Trop de deuils m'ont giflée pour en revêtir d'autres. Où s'en est partie la jeune fille espiègle que j'étais? Ici ne déambule qu'un phantome enveloppé d'un nuage de voiles. Il fait si froid, si gris, si lourd. Il fait si mort. Où as-tu emporté mon coeur? Aussi, je me perds à t'imaginer, toi l'inconnu, le passant anonyme, oui je me perds à t'aimer espérant que tu sois celui que je pleure, celui qui ne sera jamais auprès de moi. La vie est trop souvent cruelle pour ceux qui s'aiment. Il suffisait de pas grand chose mais ce n'était pas assez.
Je me souviens de toutes ces nuits où nos souffles se confondaient. J'entends encore ta respiration alors que le sommeil te berçait. Et je sais que plus jamais je n'offrirai ce que je t'ai donné. Si dormir ensemble paraît normal pour tant de couple, pour nous cela représentait un symbole de confiance absolue. Dormir avec l'autre est un tel abandon de soi. On se retrouve sans protection, pire que mis à nu. On est comme un nourrisson qui ne peut compter que sur ceux qui veillent.
Alors, vois-tu, je veux continuer à t'écrire, dans l'espoir obscur, qu'un jour, tu laisseras un mot, rien qu'un mot. En attendant, au jardin, j'ai ajouté quelques bulbes d'iris noirs. Je prépare les fleurs de mon tombeau. Je t'aime....à mourir.